H.L.M. la Magnanerie et son parc privé (Bruxelles)

Internet et ses propriétaires acariâtres

C’est vendredi-vraie-vie et je vais encore vous parler de Psychée pour ensuite dégoiser sur un autre sujet. Les gens vont finir par croire qu’on est mariés, alors qu’en fait, c’est ma petite sœur – autoproclamée, mais on s’en fout. Bref, Facebook a décidé de suspendre son compte Facebook pour 24 heures, suite à des rafales de plaintes de plus ou moins mauvaise foi.

J’ai un petit peu cherché comment fonctionne le système de Facebook sur ce point; je n’ai pas trouvé, mais je soupçonne que ça doit ressembler à une variante du principe de précaution, avec un algo qui suspend automatiquement un compte ou une page qui aurait reçu trop de dénonciations. Cela dit, ce n’est pas le sujet.

En fait, toute cette histoire illustre parfaitement un des gros problèmes d’Internet ces temps-ci: ce n’est plus “Internet”, le lieu qui est à tout le monde, mais Facebook, Google, Amazon, Twitter, des espaces fermés qui, certes, apportent des fonctionnalités pratiques et/ou amusantes, mais qui surtout sont des espaces propriétaires. Pour détourner une vieille rengaine xénophobe, sur ces services, “on n’est plus chez soi.”

En fait, nous sommes devenus des locataires de Facebook et consorts, qui eux-mêmes se comportent un peu comme des propriétaires acariâtres. Vous savez, ceux qui édictent des règlements intérieurs kafkaïens, du genre “pas d’animaux, pas de bruit après 22 h et tous les paillassons de la même couleur”, mais qui ignorent les agissements haïssables d’une petite frange des habitants.

Le premier problème, c’est que l’alternative est limitée – pour ne pas dire inexistante. On peut certes se conformer scrupuleusement audit règlement, mais même ainsi, rien ne garantit pas que le propriétaire, en plus d’être acariâtre, soit daltonien et/ou paranoïaque et change la serrure parce qu’il a mal perçu la couleur du paillasson ou qu’il a confondu la sonnerie du portable avec un miaulement de chat.

On peut tenter d’investir d’autres réseaux sociaux, mais ils sont bien moins fréquentés que Facebook ou Twitter. J’aime bien Google+, qui a un nettement meilleur rapport signal/bruit, mais je sais d’expérience qu’il n’est pas non plus dénué de trolls. Et comme c’est un produit Google, je n’ai qu’une confiance limitée dans sa capacité à éviter les travers de ses petits camarades.

On peut aussi chinder – terme suisse qui s’utilise souvent dans un carnotzet autour d’une table de jass avec des décis de blanc et qui signifie “tricher” – et délocaliser une partie de ses productions les plus discutables dans des endroits moins regardants, en ne laissant que des liens dûment étiquetés comme ne convenant pas aux âmes sensibles. Des sites comme deviantART ou Flickr permettent de déposer les illustrations les plus compromettantes derrière un filtre.

On pourrait envisager le rapatriement de ses activités vers des solutions libres et ouvertes, comme Diaspora ou des services de la même eau, voire vers un auto-hébergement. Le défaut est que ces services ne valant que par les contacts qui s’y trouvent également, on a des chances de se retrouver un peu tout seul. Et que l’auto-hébergement, ce n’est pour le moment gérable pour bien des choses que pour les linuxiens barbus.

Le deuxième problème est plus pernicieux: au-delà des questions légales et techniques, on a affaire à des systèmes pour lesquels nous développons une réelle dépendance – et pas seulement psychologique. Pour quelqu’un comme Psychée, c’est sa vitrine et une bonne partie de son gagne-pain qui passe par ses pages Facebook. Plus grave, ce sont également des systèmes qui se révèlent, depuis quelques mois ou années, comme spectaculairement sensibles à des attaques sociales.

Visiblement, Facebook, Twitter et d’autres sont tellement obnubilés par la possibilité d’un procès qu’ils ont tendance à appliquer la méthode “on flingue d’abord, on discute ensuite”. Le blocage de compte ne semble se faire que par le biais d’algorithmes, alors que leur rétablissement nécessite une intervention humaine. Du coup, il est facile pour des malfaisants un tant soit peu organisés de mettre en place une stratégie de harcèlement basée sur la dénonciation systématique. Faire “tomber” un compte ou une page se fait plus rapidement que son rétablissement.

Le fond du problème, c’est que tous ces services de réseaux sociaux sont devenus tellement ubiquitaires qu’on ne se rend pas compte qu’en les utilisant, on est obligés de se conformer à une certaine logique, à des intérêts principalement commerciaux, mais aussi parfois moraux qui ne sont pas forcément les siens – en plus des problèmes inhérents à l’utilisation de données personnelles à des fins de profilage publicitaire, entre autres.

En théorie, le monde du libre pourrait apporter des solutions – et des associations comme Framasphère, en France, aident beaucoup en ce sens – mais les outils qu’il propose restent limités en fonctionnalités et en fréquentation. Et la fréquentation, pour les réseaux sociaux, c’est quand même un peu la clé. Quant aux outils d’auto-hébergement, j’attends avec intérêt quand Kevin Leboulet pourra les utiliser sans risquer de mettre toute sa machine – voire tout son quartier – sur le toit.

En attendant, mieux vaut ne pas mettre tous ses œufs numériques dans le même panier de crabe, être conscient qu’Internet, ce n’est pas seulement Facebook et encourager les nouvelles initiatives quand elles apparaîtront.

(Photo: H.L.M. la Magnanerie et son parc privé (Bruxelles), par Stephane Mignon via Flickr, sous licence Creative Commons)

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