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Colloque JDR Lausanne

Colloque « Jeu de rôle et transmission littéraire »

Je vous ai souvent parlé de mon amour par la « jeuderôlogie », de l’étude académique du jeu de rôle. Il se trouve que Grégory Thonney et Gaspard Turin, de l’Université de Lausanne, ont organisé un Colloque « Jeu de rôle et transmission littéraire » sur deux jours, les 5 et 6 mars 2020.

OK, c’est en semaine, mais c’est une bonne occasion de poser deux jours de congés. Le temps de me perdre sur le campus de l’UNIL (quand j’étais dans le coin, je fréquentais plus celui de l’EPFL et ça a pas mal changé en trente ans) et j’arrive un poil en retard pour la première conférence.

Sur les deux jours, le colloque a accueilli 20-25 personnes. Dans le lot, peu de « purs » spectateurs: la plupart des présents sont aussi des intervenants. Lesdits intervenants étaient surtout suisses, mais nous avions également plusieurs personnes venues de France et même un chercheur québécois.

En tout, sur les deux jours, il y a eu pas moins de quatorze présentations, plus une table ronde (pour laquelle j’étais moi-même intervenant) et un apéro dinatoire et ludique en lien avec le thème du colloque.

La plupart des présentations pouvaient se diviser en deux thèmes: le jeu de rôle et la littérature (surtout le premier jour) et le jeu de rôle comme outil d’enseignement. Je vais vous faire ici un rapide tour d’horizon des interventions, sans trop rentrer dans les détails; le colloque devrait donner lieu à une publication et, dans l’intervalle, les vidéos des conférences devraient être en ligne prochainement.

Colloque JDR Lausanne
Audrée Mullener au colloque international “Jeu de rôle et transmission littéraire”, Université de Lausanne (Suisse), 5-6 mars 2020. Photo: Stéphane Gallay, sous licence Creative Commons (CC-BY)

Les interventions

On a notamment pas mal parlé de Lovecraft; ce qui m’arrange assez peu, vu que je suis loin d’être un fan de l’auteur et encore plus du bonhomme. En fait, je vois Lovecraft en littérature de l’imaginaire un peu comme je vois Evangelion dans les animés: toutes les copies sont meilleures que l’original.

Cela dit, la présentation de Gaspard Turin, sur les « Sources et ressources de l’écriture collaborative autour de H.P. Lovecraft », touche à un des rares aspects de son œuvre qui m’intéresse. J’ai souvent lu que Lovecraft et sa nébuleuse de co-auteurs étaient, sinon à l’origine, du moins un bon exemple des « licences libres » dans l’écriture et j’y ai trouvé confirmation, avec en plus lien avec le jeu de rôle L’Appel de Cthulhu.

Audrée Mullener a ensuite présenté une étude intitulée « Structures de récit: Contes de fées et contraintes rôlistiques ». Sa présentation commence par un rappel historique du scénario en jeu de rôle, de « pas de scénario mais un donjon » à « pas de scénario mais un MJ qui rebondit sur les actions des PJ », en passant par « gros scénarios en ognon ». Elle fait le lien avec les contes de fées, qui ont souvent des structures assez précises.

Avec une présentation au titre évocateur, « “Ma bibliothèque m’était un assez grand duché” ou comment Shakespeare s’invita à Gotham City », Olivier Caïra vient nous parler d’un projet sur lequel il travaille et qui intègre Shakespeare dans l’univers DC Comics. Il montre comment utiliser et intégrer des éléments littéraires existants dans le cadre d’un jeu de rôle (enfin, d’un jeu hybride à forte composante rôlistique).

Laurent di Filippo vient ensuite démolir quelques idées reçues avec « Donjons et Dragons et la littérature médiévale scandinave ». Il montre notamment que la plupart des sources de la mythologie scandinave sont tardives, – genre XIVe siècle – et viennent souvent d’Islande, c’est-à-dire relativement loin de la Norvège ou du Danemark. Il note au passage que, dans une version du Deities & Demigods pour AD&D, les auteurs reprennent des éléments qui viennent… du comics.

Après la pause déjeuner, l’intervention en vidéoconférence avec Philippe Lépinard porte sur « Décontextualiser pour mieux engager les étudiant·e·s dans les enseignements: Le cas du jeu de rôle sur table dans des enseignements de langues vivantes et de management ». Il montre comment le jeu de rôle (et d’autres jeux) peuvent être utilisés dans un cadre scolaire.

On revient à la littérature et à l’histoire avec Géraldine Toniutti, qui, avec « Le jeu de rôle au Moyen-âge comme pratique sociale: transposition du roman au jeu de rôle et retour », nous parle d’une pratique quasi-rôlistique méconnue. Entre les XIIIe et XIVe siècle, des nobles organisaient des joutes en prenant les rôles de chevaliers arthuriens, et ces événements donnaient lieu à des retranscriptions littéraires « diégétiques » (comme si c’était vrai). L’idée de telles activités, quelque part entre le jeu de rôle, le cosplay et la fan-fiction au Moyen-Âge m’a bien soufflé.

C’est ensuite le chercheur québécois Jean-François Boutin qui nous présente un autre projet pédagogique: « Jeu de rôle, multimodalité et fiction littéraire: Jouer à Clue tout en produisant un récit policier en 2e secondaire ». L’idée est d’inciter des jeunes gens de 11-13 ans, en difficulté scolaire, à améliorer leurs compétences en rédaction en utilisant comme support le Cluedo (Clue en Amérique du Nord), un jeu très pratiqué au Canada.

Marc Atallah, directeur de la Maison d’Ailleurs, revient nous parler de Cthulhu avec « L’Appel de Cthulhu: Jouer l’indicible? ». Il souligne le paradoxe de vouloir mettre des mots et des images sur des concepts qui sont spécifiquement mentionnés comme innommables et indescriptibles dans les textes.

Ensuite, c’est à mon tour de passer « de l’autre côté de l’écran » (ce n’est pas une image: les présentateurs avaient un écran de jeu de rôle devant eux), avec Alice Bottarelli et Pierre Saliba, pour une table ronde sur le thème « Jeu de rôle et création littéraire ». Alice étant une autrice non-rôliste qui anime des ateliers d’écriture, nous confrontons les points de vue sur les processus d’écriture collaborative dans le jeu de rôle – compris la question de « qui écrit vraiment une partie de jeu de rôle, l’auteur du jeu, du scénario ou les joueurs? ».

Cette – longue – première journée se termine par un apéro dinatoire lié à un atelier « Joue ton savoir », où nous nous asseyons autour de tables de jeux de rôle pour jouer à des jeux écrits par des chercheurs. Pour ma part, ça sera un Qvotidie, où nous jouons de jeunes esclaves dans une domus entre Rome et Naples. Je reviendrai là-dessus un peu plus tard, mais c’était cool de passer à la pratique après une journée de théorie.

Retour à la maison à une heure indue, cinq heures de sommeil et rebelote le lendemain. Cette fois-ci, je ne me perds pas.

Colloque JDR Lausanne
Michael Groneberg au colloque international “Jeu de rôle et transmission littéraire”, Université de Lausanne (Suisse), 5-6 mars 2020. Photo: Stéphane Gallay, sous licence Creative Commons (CC-BY)

Le colloque reprend dans une nouvelle salle, avec le collègue de 2D Sans Faces, Sanne Stijve, qui propose « Transmissions de savoirs et de compétences grâce au jeu de rôle ». Il y présente les avantages de l’utilisation du jeu de rôle comme outil d’enseignement, ainsi que plusieurs exemples, notamment avec des enfants « surdoués ».

Ce sont ensuite Florence Quinche et Ana Vulic qui viennent nous présenter « Gamifier les savoirs pour favoriser l’accès à la culture? Des exemples de création de jeux de rôles en contexte muséal ». L’exemple est celui du Musée national suisse au Château de Prangins, qui propose à des jeunes de devenir guide sur leurs expositions temporaires et qui essaye d’adapter la structure des « Livres dont vous êtes le héros » pour ses audioguides.

Nous avons ensuite une intervention de Michael Groneberg, philosophe à l’Université de Lausanne, qui, avec « Les jeux de rôle des philosophes », joue avec Platon, Aristote – et avec son public – pour analyser philosophiquement le jeu de rôle.

Après la pause de midi, Amrit Singh se lance dans « Les mécaniques du jeu de rôle dans l’enseignement », une intervention où il démontre qu’être un bon MJ, c’est être un bon prof, et réciproquement. À mon avis, c’est une vision du MJ un peu old-skool, mais sinon, ça se tient.

Grégory Thonney, l’autre co-organisateur du colloque, et Nicolas Schaffter reviennent sur « joue ton savoir avec « Jeu de rôle et didactique – la médiation de l’Uni à coups de dés ». Leur projet, c’est de proposer à des chercheurs de transposer leurs sujets de recherche en jeu de rôle dans le but d’intéresser le grand public. Une idée vraiment bluffante, avec quelques mécanismes originaux pour indiquer le degré de connaissance du MJ par rapport au sujet traité.

Enfin, la présentation-fleuve de Rémi Schaffter « Jeux vidéo et enseignement de l’histoire: Création d’un serious game adapté au contexte scolaire roman afin de favoriser les apprentissages autour du concept de stalinisme » nous parle de la conception d’un jeu (sur PowerPoint!!!) pour expliquer de façon interactive des questions historiques à des élèves.

Colloque JDR Lausanne
Armit Singh au colloque international “Jeu de rôle et transmission littéraire”, Université de Lausanne (Suisse), 5-6 mars 2020. Photo: Stéphane Gallay, sous licence Creative Commons (CC-BY)

Conclusion

En conclusion, je vais être honnête: il y a des fois où je n’ai pas compris tous les mots. Mes connaissances dans des domaines tels que la sociologie, la philosophie ou les sciences de l’enseignement sont plutôt superficielles et ça fait bien vingt-cinq ans que j’ai quitté le milieu académique.

C’est là que je me rends compte qu’il y a une différence assez nette entre « bricoler une conférence sur un coin de table en mode YOLO » et « écrire une présentation de niveau universitaire ».

Cependant, la grande majorité des présentations étaient passionnantes et il n’y en a qu’une – sur les quatorze – où j’ai quelque peu décroché. Un colloque de ce genre donne une bonne idée du degré de maturité qu’est en train d’atteindre le jeu de rôle en tant que média, et aussi en tant qu’outil pédagogique.

J’ai été ravi de participer à ce colloque, en tant que spectateur (et aussi en tant que participant, d’ailleurs). Merci aux organisateurs, de façon générale, et plus particulièrement Gaspard Turin et Grégory Thonney!

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