"1914, La Grande illusion", de Jean-Yves Le Naour

“1914, La grande illusion”, de Jean-Yves Le Naour

Il y a des commémorations plus joyeuses que d’autres, celles autour de la guerre 14-18 le sont assez modérément. Si le commun des mortels a une assez bonne idée de l’horreur de ce conflit, des ouvrages comme ce 1914, de Jean-Yves Le Naour, met en lumière des aspects peu connus en se concentrant sur cette seule année.

En se plongeant dans cet ouvrage, qui est à la fois un ouvrage d’historien et un bel exemple de vulgarisation, on comprend aisément le sous-titre « La grande illusion »: la thèse centrale de l’auteur, c’est de montrer à quel point les contemporains du premier conflit mondial n’avait pas vraiment idée de ce dans quoi ils se lançaient – souvent avec beaucoup d’enthousiasme, d’ailleurs.

L’intérêt de l’ouvrage est d’essayer d’entrer dans la tête des acteurs de l’époque: les politiques et les militaires, bien sûr, mais également les journalistes, les syndicalistes, les intellectuels et les appelés, partis pour une guerre nécessaire, courte et victorieuse.

La première illusion est bien celle-ci: la guerre est inévitable. Un mantra répété dans les chancelleries qui fait que, lorsque l’archiduc François Ferdinand est assassiné à Sarajevo, tous les mécanismes qui auraient pu stopper la guerre – et qui avaient fonctionné au cours des précédentes crises de ce début de XXe siècle – n’ont aucun effet.

La deuxième illusion tient à la conduite de la guerre: seule l’Allemagne est raisonnablement préparée à une guerre moderne et l’état-major français, lui, s’appuie sur une doctrine d’offensive à outrance et de charge à la baïonnette, comme au bon vieux temps du Premier Empire. Et, là encore, les généraux y croient tellement que, si leur stratégie échoue, cela ne peut être que de la faute des officiers et de la troupe, trop timorés.

Du côté politique, l’illusion vient d’une absence quasi-totale de communication avec le généralissime Joffre et son quartier-général. Les militaires se méfient des civils et leur en disent le moins possible. À vrai dire, les militaires se méfient de tout, y compris de leurs propres services d’intelligence: tout ce qui n’entre pas dans le cadre de leur vision est minimisé, voire ignoré.

Dans le même temps, ils verrouillent la presse et la population est constamment abreuvée de nouvelles optimistes… et fausses. Ainsi, le peuple ne sait rien, les politiques ne savent rien, les soldats au front ne savent rien non plus; les seuls qui savent, ce sont les militaires – et ils se trompent.

Au passage, l’ouvrage tord le cou à un certain nombre d’idées reçues. La réaction en cascade des alliances, qui aurait forcé les nations, comme malgré elles, à entrer dans le conflit, par exemple. Comme mentionné précédemment, les crises précédentes – et il y en eut beaucoup – n’avaient pas enclenché ce mécanisme.

La question de l’Alsace-Lorraine en France a également eu assez peu d’impact. Étonnamment, le plus gros de la population s’était résigné et seuls les politiciens nationalistes rabâchaient encore la vieille rengaine de « la ligne bleue des Vosges ». Certes, une fois la guerre déclarée, récupérer ces terres apparaissait comme un chouette bonus, mais sans plus.

Enfin, la bataille de la Marne est aussi revue et corrigée, comme étant le théâtre d’une rivalité franco-française entre les généraux Joffre et Galliéni, ce dernier étant gouverneur militaire de la place de Paris. Au reste, ce fut une bataille gagnée au bluff, au prix de pertes immenses. Les Allemands n’ont reculé que parce qu’ils se sont soudainement rendu compte qu’en face, ce n’était plus une armée en déroute et qu’ils ont craint une contre-attaque autrement plus violente.

Si je devais trouver un défaut à cet ouvrage, c’est qu’il est trop centré sur la France. Les autres belligérants sont mentionnés en passant, avec quelques rares exemples. Il aurait été intéressant de mener un tel travail pour l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et la Russie, voire l’Empire Ottoman.

Avec le recul d’un siècle, ce qui frappe le plus, en lisant 1914, ce n’est pas tant l’aveuglement de l’Europe au premier temps de la guerre. À ce stade, ce n’est plus de l’aveuglement simple, c’est de l’auto-suggestion qui manque de peu de se transformer en auto-destruction. On retrouve beaucoup de schémas qui sont encore présents en 2016: l’espionnite, le mépris pour tout ce qui contredit la doxa gouvernementale, le règne de la désinformation et du secret.

Si l’histoire contemporaine vous intéresse, plus particulièrement celle de la Première Guerre mondiale, 1914, La Grande illusion, est un ouvrage qui mérite d’être lu. Qui plus est, il est de lecture plutôt facile et agréable. Mes remerciements vont à Gromovar, qui a attiré mon attention sur cet ouvrage.

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