Anne Frank, la lumière et l’ombre

Anne Frank Diary

C’est via le blog S.I.Lex de Lionel “Calimaq” Maurel que j’ai découvert le magnifique texte d’Olivier Ertzscheid, paru sur son blog affordance.info et intitulé Chère Anne Frank. Plus qu’un simple texte, c’est une initiative qui met en lumière un des aspects des actuelles lois sur le droit d’auteur. Je recopie ici le texte, disponible par ailleurs sous licence Creative Commons, sauf la dernière partie; je vous expliquerai plus bas pourquoi.

Très chère Anne,

Comme une immensité de collégiens et de lycéens j’ai d’abord découvert ton journal en cours de français à l’âge où tu mourrais dans un camp de concentration. Te voilà depuis des décennies régulièrement inscrite dans les programmes scolaires. La première fois que l’on lit ton journal (en tout cas la première fois que je l’ai lu), il s’agit presque d’un texte comme les autres, un texte du “programme”, qu’il faut lire “pour le cours de français”. Alors on le lit. Plus ou moins attentivement. Et quelque chose en nous change. Oh bien sûr on ne s’en aperçoit pas immédiatement. On ne le comprendra que plus tard. Lorsque avec quelques années de plus nous serons de nouveau confrontés à ton texte. À ton récit. À ton journal. Au souvenir de cette lecture. Lorsque nous en saisirons toute la force, ce récit ordinaire d’un tragique extra-ordinaire, ce récit d’une très jeune femme, conduite à la mort par la folie des hommes. Morte en 1945.

Une jeune femme dont le récit à permis à des milliers d’élèves, qui deviendront des milliers de citoyens de grandir, tout simplement. De s’élever.

Très chère Anne, ton journal, comme toute autre œuvre littéraire devait lui aussi s’élever dans le domaine public l’année prochaine, en 2016, soixante-dix ans après la mort de son auteur, soixante-dix ans après ta mort. L’entrée d’une œuvre dans le domaine public est toujours, toujours, une chance. Parce qu’à compter de ce jour il ne s’agit plus simplement d’une œuvre mais d’une part de notre mémoire et de notre histoire collective. Mais je te parle de mémoire, à toi, très chère Anne, voilà qui doit te faire sourire. Qui mieux que toi sait à quel point la mémoire est importante. A quel point elle est un devoir. Ce devoir de mémoire. Qui mieux que toi y a contribué, au sacrifice de sa vie.

Très chère Anne, je viens d’apprendre que ton éditeur et les gens qui gèrent ton œuvre, le “fonds Anne Franck”, s’opposaient à l’entrée de ton journal dans le domaine public l’année prochaine. Ils ont, chère Anne, toute une série d’arguments juridiques et légaux, qui semblent juridiquement et légalement indiscutables. Il faudra donc attendre. Attendre encore 50 ou peut-être même 70 ans après ce qu’ils considèrent comme la “première” édition de ton journal, qui d’après eux remonte à 1980. Tu imagines un peu Anne ? Ton journal n’entrerait dans le domaine public qu’en 2030, voire en 2050. Plus d’un siècle après ta mort dans ce camp.

Attendre un siècle après la mort d’une jeune femme juive de 16 ans dans un camp de concentration pour que son témoignage, son journal, son œuvre, puisse entrer dans le domaine public.

Qui sont-ils Anne pour s’opposer ainsi à l’entrée de ton journal dans le domaine public ? Le fait que tu sois morte depuis 70 ans ne leur suffit donc pas à ces éditeurs et à ces gestionnaires de droits ? De quels “droits d’auteur” veulent-ils maintenir la rente après avoir déjà vendu plus de 30 millions d’exemplaires de ton journal ? À qui bénéficient ces droits ? Aux enfants que tu n’as pas eu ?

Anne, très chère Anne, je t’écris cette lettre pour te demander la permission de ne pas attendre 2050. A la fin de ce message, je mettrai en ligne ton journal. En faisant cela j’accomplirai un acte illégal. Il est probable que “ton” éditeur ou que ceux qui se disent gestionnaires du fonds qui porte ton nom, il est probable qu’ils m’envoient leurs avocats, me somment de retirer ce texte, me condamnent à payer une amende.

Je m’en moque Anne. Car le temps qu’ils le fassent, ce texte, ton texte, ton journal aura déjà été copié par des centaines de gens, qui à leur tour, je veux le croire, le mettront alors également en ligne.

Je sais que tu ne m’en voudras pas. Il ne me faut aucun courage pour le faire. En le faisant je n’entre pas en résistance. Je ne prends d’autre risque que celui d’offrir à ton texte, quelques mois avant le délai légal de 70 ans, un peu de lumière.

Il y a ce texte, ton texte Anne. Après ces années de cave, d’obscurité, cette obscurité si pesante dans ton journal, il est temps que tu retrouves ta place. Et puisque le domaine public t’es refusé, puissions-nous collectivement avoir l’intelligence de t’offrir enfin la lumière que tu mérites, celle que ton journal mérite, celle de l’espace public.

Bienvenue dans la lumière, chère Anne.

Dimanche 13 décembre 1942.
Chère Kitty,
Je suis confortablement installée dans le bureau de devant, et je peux regarder dehors par la fente de l’épais rideau. Bien que dans la pénombre, j’ai encore assez de lumière pour t’écrire.”

Extrait de: Anne Frank. « Le Journal d’Anne Frank. »

Suivent deux liens pour télécharger le bouquin. Je pensais initialement les mettre, mais j’y ai réfléchi. En fait, j’aurais lu ce texte jeudi au lieu de mercredi, je l’aurais posté sans autre en “vendredi vraie vie” et je l’aurais sans doute regretté. Parce que, dans cette histoire, les choses ne sont pas tout noir ni tout blanc.

Il y a d’abord des questions légales: est-ce que la règle du “70 ans après la mort de l’auteur” s’applique réellement ici, vu que l’ouvrage n’a jamais été publié du vivant d’Anne Frank. Là dessus, j’ai lu un peu tout et son contraire et j’ai l’impression qu’on est dans le domaine de l’argutie technique dont raffolent les avocats et à peu près personne d’autre.

Surtout, il faut voir que la Maison Anne Frank, qui gère les droits du livre, s’occupe également du Musée Anne Frank et d’une fondation qui lutte contre le racisme et l’antisémitisme. Ce n’est pas non plus une bande de rapace, comme certains autres (KOFmoulinsartKOF).

Du coup, autant le combat pour le domaine public et contre les abus d’ayant-droits parasitaires m’est cher, autant je me sens gêné aux entournures par cette initiative. Je comprends la valeur du symbole mais, précisément parce que c’est ce symbole, je suis d’accord avec ceux qui pensent que “forcer” le passage du Journal d’Anne Frank dans le domaine public est pour le moins maladroit.

Et puis bon, publier des liens sur un bouquin qu’on n’a pas lu, ça fait un peu désordre.

(Image par Heather Cowper via Flickr, sous licence Creative Commons.)

Alias

Stéphane “Alias” Gallay, graphiste de profession, quinqua rôliste, amateur de rock progressif, geek autoproclamé et résident genevois, donc grande gueule. On vous aura prévenu.

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3 réponses

  1. tu poses en effet bien le problème…et la durée en France est “70 ans à la publication (sous un pseudonyme, anonyme ou collective works), 25 ans après publication (œuvres posthumes publiées après l’art. L123-1 terme) “. Ce qui donne 2015 pour la mort d’Anne Frank si on prend 70 ans après sa mort, mais 2017 si on prend la première publication néerlandaise, ou plutôt 2020 pour la publication française qui s’applique ici.
    Toutefois se pose le problème des différentes variantes et adaptations du texte qui repoussent de fait le terme des droits. Le Journal d’Anne Frank, en dehors de son aspect symbolique initial, est aussi symptomatique de ce détournement du copyright qui consiste à faire des rajouts à un texte lorsqu’il arrive en fin de droits d’auteur.

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