Carlo Bossoli: Battle of Solferino

Carotte, Créateurs, Communs et Cagnotte

Pour ceux qui suivent les actualités de l’édition, de la BD et des licences libres – oui, tout ça à la fois – vous avez sans doute entendu parler de “l’affaire” Pepper & Carrot. En deux mots, il s’agit d’un webcomic réalisé par un créateur français, David Revoy. Il est disponible gratuitement, sous licence Creative Commons, et même réalisé sur outils open-source; l’auteur se finance par mécénat, via Tipeee et Patreon.

Or, récemment, Glénat a décidé de publier Pepper & Carrot. Et c’est là que les choses sont parties en vrille. Je ne vais pas vous résumer le bazar: c’est blindé de drama et je doute trouver la moindre source objective sur le sujet. Une des meilleures illustration est peut-être un article du blog de Neil Jomunsi (désormais hors-ligne, mais je vous ai mis le lien Wayback Machine) sur lequel l’auteur a tenté de s’expliquer. Certaines réactions ont été moyennement courtoises.

Toujours est-il qu’un bon nombre d’artistes sont montés au créneau sur le thème “les Creative Commons, c’est la mort de l’Artiste!” et autres “ça se dit alternatif et ça se vend au Grand Capital” (y compris le couplet sur les Panama Papers). D’un autre côté, on a les tenants du libre et des licences CC qui ricanent sur l’industrie culturelle moribonde et sur les dinosaures qui cherchent à interdire les météorites tueuses sur leur territoire.

Je simplifie; il y a beaucoup de maladresse – au mieux; certains parleraient de mauvaise foi – de part et d’autre, y compris dans le présent exposé. Il y a aussi – surtout – beaucoup d’incompréhension.

Le problème principal, c’est que les licences Creative Commons permettent, en théorie, ce genre de bazar. Pour la licence de base (et la licence CC0, qui est plus ou moins équivalente au domaine public), en tous cas, un éditeur de la place peut bel et bien venir prendre une œuvre, la publier et se faire plein de sous sur le dos de l’auteur – et de toute la profession, au passage.

Le problème, aussi, c’est que l’apparition récente d’outils de création et de publication numériques ont favorisé l’éclosion d’une myriade de talents, certes parfois discutables. Auparavant, on avait des artistes qui étudiaient des années pour acquérir les techniques leur permettant de vivre et, aujourd’hui, on a des Intewebs pleins d’autodidactes, lesquels ont souvent un vrai-boulot-qui-paye-les-factures et qui peuvent donc se permettre de bosser pour la gloire.

Après, on pourrait aussi dire qu’il y a un gros problème de mentalités, avec des artistes établis qui, soudainement, voient débouler une horde de kikoolols qui se payent avec des likes sur Facebook; le fait que certains soient objectivement plus doués qu’eux ne doit pas aider. Un modèle économique s’effondre et, avec lui, un certain nombre de modes de vie. C’est un aspect que les “libristes” de la création devraient garder à l’esprit; ce n’est pas parce qu’on a fondamentalement raison qu’il faut en profiter pour se comporter comme un connard.

Ceci posé, blâmer les licences Creative Commons pour ce changement de paradigme, c’est un peu comme blâmer Internet pour tout ce qui déconne dans le monde depuis deux ou trois décennies. Les licences libres – tout comme les nouveaux outils de financement, comme le mécénat ou le financement participatif – sont des outils. Un outil, c’est neutre; avec un marteau, tu peux planter des clous pour construire une maison, ou défoncer la gueule de ton voisin pour piquer la sienne, mais dans ce second cas, ce n’est pas de la faute du marteau.

Pour en revenir aux kikoolols dont je parlais précédemment, il y en a qui utilisent ces outils pour acquérir une véritable autonomie financière et créatrice, n’ayant à répondre qu’à leurs lecteurs. Dans le cas de Pepper & Carrot, Glénat a pris le bazar tel quel; si ça ne leur plaît pas, la licence leur donne le droit de modifier ce qu’ils veulent.

(En France, ce n’est pas tout à fait vrai, cela dit. Il existe le droit moral qui, sous certaines conditions, donne le droit à l’auteur d’empêcher une publication de son œuvre.)

Toujours pour Pepper & Carrot, la licence Creative Commons a facilité la traduction de la bédé en une palanquée de langages. Genre, “tu veux traduire, tiens, voilà les sources, débrouille-toi!” On peut aussi voir la floraison de traductions et d’adaptations des textes de Cory Doctorow sur son site. Ou l’expérience de Thierry Crouzet dans un autre domaine, celui d’un manuel d’hygiène.

Alors oui, l’usage d’une licence libre comporte des risques de piratage “légal” – perso, j’aurais utilisé une Creative Commons, partage dans les mêmes conditions (CC-BY-SA), qui désamorce pas mal l’aspect commercial de la récupération en forçant l’éditeur à republier l’œuvre sous la même licence. Mais, techniquement, toute publication implique des risques de piratage, dont l’aspect légal est souvent déterminé par la taille du budget “avocats”.

On va dire que je fais mon Suisse, mais dans cette histoire, personne n’a entièrement raison et personne n’a entièrement tort. Les licences Creative Commons n’ont pas pour vocation de dévaluer le travail des artistes, mais, mal utilisées, elles peuvent avoir des effets secondaires délétères. Dans le même temps, le combo “licence CC + prix libre” peut s’avérer une alternative élégante à l’emprise d’une industrie culturelle qui, comme toute industrie, cherche à produire à faibles coûts. Ça ne fonctionne peut-être pas pour tout le monde, mais l’alternative non plus.

Les créateurs sont, dans cette histoire, face au potentiel de disruption majeur d’Internet et des technologies qui y sont associées. Que l’on aime l’idée ou non, le moins que l’on puisse faire, c’est de s’intéresser à leur fonctionnement au lieu de sauter aux conclusions genre “c’est l’überisation de la création!” Ce sera peut-être moins spectaculaire, mais meilleur pour la tension artérielle de tout le monde.

(Image: Carlo Bossoli, “Battle of Solferino”; lithographie (1859), domaine public, via Wikimedia Commons.)

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