« La démocratie des crédules », de Gérald Bronner

Or donc, il y a trois semaines, dans « vendredi vraie vie », je vous parlais d’un entretien avec Gérald Bronner, réalisé il y a un an à l’occasion de la sortie de son livre La démocratie des crédules. Sans surprise, ce livre, je l’ai acheté et lu dans la foulée et, à part une couverture hideuse à force d’être quelconque (elle a dû être réalisée sous Word), il est très bien.

Gérald Bronner est professeur de sociologie et, dans cet essai, il explique de façon redoutablement claire en quoi les croyances – dans le sens large du terme – sont en train de nous pourrir la vie. En fait, il pointe le fait que, de plus en plus, l’opinion publique s’éloigne de plus en plus du bien commun.

La faute à toute une batterie de biais cognitifs qui ont la sale tendance à se glisser inconsciemment dans nos beaux idéaux de raisonnement rationnel. On croit réfléchir objectivement et paf! on se prend le gros bon sens qui tache entre les deux oreilles.

Tout au long des quelques 320 pages de l’ouvrage, l’auteur présente tous ces biais cognitifs avec force exemples. Certains sont connus, comme le biais de confirmation ou l’effet de récence; d’autres le sont moins, comme l’effet Fort ou le théorème de Condorcet. Les lecteurs de Schopenhauer seront ici en terrain de connaissance.

Le paysage cognitif que cet ensemble dresse est inquiétant: c’est le règne de la rumeur, de la théorie conspirationniste, de la pseudo-science et de la peur. Ce n’est même pas en soi une théorie conspirationniste: il suffit de regarder comment les partis extrémistes instrumentalisent la peur et la rumeur et rejettent la méthode scientifique et la rationalité au profit d’un « bon sens » érigé comme une sorte de religion.

Il met également en lumière le risque que fait peser sur la démocratie un marché des médias complètement libéralisé et livré au dilemme du prisonnier: un média doit-il révéler une information potentiellement bidon ou laisser un scoop lui passer sous le nez? Le problème vient qu’à l’heure d’Internet, une information n’a, a priori, pas plus de poids qu’une autre.

À ce sujet, je ne suis pas entièrement d’accord avec ses analyses sur Internet, qui notamment mettent en cause la « sagesse des foules » ou la concurrence des blogs aux médias traditionnels, mais je suppose que c’est encore le biais de confirmation qui fonctionne, car ses arguments sont souvent convaincants.

De façon plus générale, je trouve que Gérald Bronner exprime parfois des opinions très arrêtées dans un domaine où, précisément, une certaine prudence éclairée devrait être de mise, notammentsur le principe de précaution – même si, là encore, il a des arguments intéressants.

Il a cependant la bonne idée de proposer, au-delà du simple constat, un certain nombre de pistes pour remédier à ce triste état: mise en place d’une éthique de la critique et enseignement systématiques des biais cognitifs, surtout pour les journalistes et, pour ces derniers, un meilleur encadrement.

Cependant, La démocratie des crédules est un ouvrage éminemment recommandable à qui s’intéresse à la psychologie, aux médias et à la politique.

Alias

Stéphane “Alias” Gallay, graphiste de profession, quinqua rôliste, amateur de rock progressif, geek autoproclamé et résident genevois, donc grande gueule. On vous aura prévenu.

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8 réponses

  1. Roboduck dit :

    Voilà qui a l’air vraiment très intéressant.
    Roboduck Articles récents…Le secret du Domaine des trois sourcesMy Profile

  2. K von Murphy dit :

    Je connaissais ce nom-là, par un article dans le dernier Pour la Science, qui démontre l’inexistence des soucoupes volantes par la stabilité des témoignages alors que le nombre de photos a centuplé depuis leur apparition.

    Un bouquin de plus dans ma pile…
    K von Murphy Articles récents…“Fatherland” de Robert HarrisMy Profile

  3. yann dit :

    « Gérald Bronner exprime parfois des opinions très arrêtées dans un domaine où, précisément, une certaine prudence éclairée devrait être de mise »
    En effet, il est par exemple persuadé que les OGM sont inoffensifs, ça s’appelle une croyance.
    Il développe pour s’en persuader les biais cognitifs qu’il reproche à d’autres.
    wiki.reopen911.info/index.php/Gérald_Bronner

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