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Harry Dickson : une étude en pulp

Note initiale (14 juillet 2010): Même si je ne perds pas espoir de retrouver un jour le contenu de Blog à part 2, je vais commencer par republier un certain nombre de vieux tromblons récupérés à gauche et à droite. Par exemple, cette note (kilométrique) a été écrite à l’origine sur l’ancien blog vers octobre 2006, alors que je me traînais une hernie discale pas piquée des hannetons. Je crois qu’il manque quelques notes ultérieures, mais on va faire avec.

Profitant de presque un mois de repos forcé, je me suis relu, à la suite, tout ce que j’avais en Harry Dickson, à savoir les huit tomes de la bande dessinée de Christian Vanderhaeghe (scénario) et Pascal J. Zanon (dessin), aux éditions Dargaud, et la dizaine de livres de la collection Librio, qui contiennent chacun deux histoires.

L’un comme l’autre m’ont frappé comme étant particulièrement représentatifs de la littérature pulp, ce qui en fait des sujets de choix pour une petite étude sur les clichés et conventions du genre.

Avertissement liminaire

Comme mentionné, l’étendue de mes connaissances sur le sujet sont loin d’être exhaustives : j’ai lu à peine plus d’un dixième du corpus total de la série. Je doute cependant que le 90% restant contredisent les observations ci-après, tant l’échantillon est homogène.

De plus, je me doute que, pour ceux qui lisent du pulp à longueur de journée, pareil texte revient à faire subir des actes de la plus extrême violence à d’innocents éléments de menuiserie domestique non verrouillés. Il faut m’excuser : je débute.

Harry Dickson

L’histoire de cette série est en elle-même singulière : à l’origine, une série de nouvelles écrites en Allemagne au début du XXe siècle, sous le titre Les plus célèbres enquêtes de Sherlock Holmes (ou quelque chose de cette eau) ; les plus célèbres, peut-être, mais pas les mieux écrites. Sir Arthur Conan Doyle et ses héritiers se montrent peu amusés et, rapidement, le nom du célèbre détective disparaît du titre (mais pas des histoires).

Traduite une première fois en néerlandais, la série et le personnage principal changent alors de nom, pour devenir Harry Dickson. Peu de temps après, un éditeur belge se lance dans une version française de l’édition hollandaise et en confie la traduction à Jean Ray, un des maîtres du fantastique francophone. Ce dernier est rapidement fatigué de traduire des histoires médiocres et décide de s’inspirer des illustrations de couverture des fascicules allemands originaux pour créer des histoires inédites.

C’est ainsi que naît réellement Harry Dickson, « le Sherlock Holmes américain », domicilié au 221B, Baker Street, fumant la pipe et qui, assisté de son fidèle élève Tom Wills, traque les criminels les plus monstrueux, les secrets les plus terrifiants et les inventeurs les plus démoniaques, dans le Londres de l’entre-deux-guerres.

Les versions françaises comptent près de 180 histoires, traduites ou écrites entre 1929 et 1938.

Sois pulp et tais-toi : les conventions du genre

En tant que genre, le pulp s’appuie sur un certain nombre de conventions ; on pourrait aussi parler de « clichés », sinon le fait qu’à l’époque, il ne s’agissait pas encore de clichés.

Un monde d’hommes

On est ici entre hommes : les présences féminines sont rares et sont souvent cantonnées à des stéréotypes : la domestique, la victime, l’assistante du méchant (qui rachète bien souvent ses fautes passées dans un sacrifice inspiré par l’amour du héros), etc. Il y a quelques exceptions, comme les « amazones » vengeresses du Châtiment des Foyle ou Georgette Cuvelier, mais elles proviennent de textes « tardifs » (milieu des années 30) et reflètent sans doute un changement de mentalité de l’époque.

Moi Blanc, toi sale estranger

Le pulp vit dans une époque où « colonialiste » n’était pas un gros mot. Par conséquent, on y parle de Nègres, de rastacouères ou de moricauds et on peut dire du mal de ces sales Jaunes en toute bonne conscience !

Eh oui, le pulp est raciste – selon nos standards, il est même effroyablement raciste. Les non-Blancs y sont presque tous fourbes, superstitieux, détenteurs de pouvoirs occultes et terrifiants, prêts à mettre l’Occident à feu et à sang – le plus souvent, les quatre ensemble.

Au reste, il ne serait pas très difficile de lire entre les lignes des histoires une critique quasi-prémonitoire de ce colonialisme européen sans scrupule, mais ce serait sans doute porter trop de crédit à ce qui reste, qu’on le veuille ou non, de la littérature de quai de gare.

La phrénologie, une science d’avenir

C’est un fait scientifique avéré : dans les mondes pulp, les gens honnêtes ont une tête de gens honnêtes, là où les crapules sont naturellement difformes et hideux. La pureté de l’âme se reflète dans le physique.

Là encore, c’est une règle qui ne fonctionne que pour les hommes. Les femmes, créatures mystérieuses, échappent aux lois humaines et peuvent conjuguer beauté parfaite et âme noire.

L’éloge de l’immobilisme

Est-ce par crainte de devoir se livrer à de l’anticipation sur le long terme (180 volumes, quand même…) ou le reflet d’une certaine idéologie des années de l’entre-deux-guerres ? Toujours est-il que le monde dans lequel évolue Harry Dickson est à jamais figé : un univers « moderne », au milieu duquel surnagent des îlots intemporels, reliques des siècles passés.

Rien ne peut changer les choses : non seulement les canailles qui chercheraient à renverser l’ordre établi seront immanquablement vaincues par le détective et ses fidèles, mais toute invention (au sens large du terme) porteuse de changement ne survit pas à l’épisode. La super-arme finit au fond de la mer, l’invention alchimique était une chimère, la civilisation antédiluvienne et sa science avancée sont impitoyablement rayées de la surface du globe.

Au reste, en dehors des personnages récurrents, rares sont les éléments du récit qui sont repris d’une aventure à une autre.

Harry Dickson contre les Nazis

Il existe deux séries d’adaptation du personnage en bande dessinée : une série publiée chez Soleil et qui part sur des intrigues inédites et une seconde, publiée chez Dargaud, et qui s’inspire plus ou moins largement des aventures originelles du détective. Dans le cas présent, je ne m’intéresserai qu’à ces dernières (principalement parce que je n’ai pas lu les autres).

Cette série, scénarisée par Christian Vanderhaeghe, se démarque des nouvelles sur deux points majeurs : d’une part, elles tournent autour du personnage de Georgette Cuvelier et elles se déroulent dans le courant des années 1930. Ainsi, Harry Dickson sort de son ambiance intemporelle du début du XXe siècle pour se plonger dans la réalité historique de la montée des fascismes. L’ambiance est encore renforcée par le style « ligne claire » appuyé du dessinateur Pascal Zanon et par le remarquable travail de documentation architectural et véhiculaire.

Un peu à la manière des « traductions » de Jean Ray, qui reprenaient le titre et, au mieux, quelques éléments des textes allemands originaux, les albums s’inspirent des nouvelles du même nom plus qu’elles ne les adaptent. Ainsi, L’étrange lueur verte ne reprend que le principe du rayon incendiaire et des cadavres automates.

Georgette Cuvelier, génie du mal

Un des rares personnages des nouvelles originelles a avoir un passé et un (bref) avenir, Georgette Cuvelier apparaît dans La bande de l’araignée, se révèle être la fille du professeur Flax (ancien adversaire de Harry Dickson), avant de disparaître dans Les spectres bourreaux. Elle se démarque de la horde des adversaires du détective par plusieurs aspects.

D’une part, c’est une femme – une jeune fille, à vrai dire : à peine vingt ans. Surtout, c’est une femme de son époque : elle porte les cheveux courts et les pantalons, elle est chef de bande, impitoyable, elle a un idéal et peu de scrupules pour y arriver. Elle a aussi un gros faible (réciproque) pour Harry Dickson.

D’autre part, elle semble dotée de pouvoirs paranormaux ou, à tout le moins, de talents hors du commun : hypnose, télékinésie, initiations occultes. Elle peut également se targuer de connexions et de contacts dans le monde entier, faisant d’elle l’égale du détective.

Dans la bande dessinée, elle est la Némésis attitrée du détective. Dans la grande tradition du genre, elle survit à des situations impossibles et revient, l’épisode suivant, avec un plan encore plus machiavélique.

Le fascisme ne passera pas !

Tout amateur pulp le dira : c’est meilleur avec des Nazis ! Pour être plus précis, c’est meilleur contre des Nazis. Il est vrai que, comme incarnation du Mal Absolu, on ne fait pas mieux que le IIIe Reich et ses séides : doctrine de supériorité raciale, volonté d’hégémonie globale, uniformes noirs à têtes de mort, super-science et occultisme.

Les scénaristes s’en donnent à cœur-joie : l’Ahnenerbe et ses recherches occultes sont au centre de nombre d’intrigues, les troupes italiennes, japonaises et allemandes servent de soutien logistique et militaires aux agissements criminels et les capitaux fascistes financent un peu tout ce que la planète compte de savants fous.

Assez rapidement, les liens entre la « bande de l’araignée », l’organisation de Georgette Cuvelier, et les différents régimes fascistes apparaissent clairement. L’Araignée est du côté de « l’ordre nouveau » – mais l’est-elle vraiment ? À vrai dire, il est difficile de savoir qui manipule qui, mais l’alliance objective est évidente.

Rééquilibrage

Le trait de génie de cette bande dessinée est de changer le média : on n’est plus dans le domaine de la nouvelle, mais dans celui du feuilleton. Ça n’a l’air de rien, mais ça change tout, à commencer par le rapport de force : même si, à la fin de l’épisode, Harry Dickson parvient à gagner la bataille (parfois pas, d’ailleurs), il est loin de gagner la guerre. L’adversaire reste insaisissable, pour réapparaître plus tard, plus dangereux que jamais.

Ce rééquilibrage a aussi contribué à renforcer les personnages secondaires : le superintendant Goodfield, principal contact de Dickson à Scotland Yard, y paraît moins falot. La plus impressionnante métamorphose vient de Minerva Campbell, jeune amazone vengeresse du Châtiment des Foyle, qui devient une lady, affiliée à un clan écossais et qui, de potiche vaguement entichée du détective, se transforme en furie arrosant Miss Cuvelier et ses sbires au fusil à pompe dans Échec au roi.

Un monde global

Enfin, dans ces aventures dessinées, Harry Dickson devient un héros global : il voyage en France, en Italie, en Allemagne, en URSS, aux États-Unis, en Turquie, dans les sables d’Arabie, en Inde et jusqu’en Chine et en Mandchourie, alors occupée par le Japon. L’Angleterre n’est plus une île, mais la Grande-Bretagne est toujours un empire.

De plus, là où les nouvelles semblaient privilégier l’unité de lieu et, bien souvent, les endroits reculés où le temps semble s’être arrêté un peu avant la Grande guerre, la bande dessinée n’hésite plus à envoyer son héros aux quatre coins du globe. De l’exception, les voyages exotiques deviennent la norme. Il ne manque plus que la mappemonde en teintes sépias et le trajet en pointillés rouges.

Conclusion : Pulp Zeitgeist

(Car rien n’est plus cool que de mélanger deux mots de langues différentes dont personne ne connaît la signification.)

Le pulp est, avant tout, le reflet d’une époque. La Grande guerre a, d’une certaine manière, sonné le glas d’un certain nombre d’utopies, tout en en confortant d’autres. Le monde de l’entre-deux-guerres est partagé entre les restes d’une confiance aveugle en l’avenir et un conservatisme inquiet.

L’inégalité des races est encore une idée en vogue, que l’on retrouve d’une part dans le colonialisme et d’autre part dans les théories sur les surhommes (ce n’est probablement pas un hasard si les premiers superhéros apparaissent dans les années trente).

C’est aussi un monde qui devient de plus en plus petit, de moins en moins mystérieux – même si les zones d’ombre subsistent.

Dans ce point de vue, Harry Dickson apparaît comme un des archétypes du héros pulp. C’est plus visible dans sa version bande dessinée, qui reprend en plus les codes visuels de la « ligne claire », à jamais assimilés à Tintin et à Blake & Mortimer, autres héros pulp par excellence.

Quelques liens

Pour aborder l’univers (les univers ?) de Harry Dickson, rien de mieux qu’un petit tour sur la Toile :

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