Juger Pétain

Juger Pétain

C’est un peu dans le désordre que j’ai suivi le documentaire Juger Pétain, en quatre parties, diffusé sur la chaîne Planète+ il y a peu (ça nous change des brocanteurs et des ventes aux enchères). C’est dommage, mais ça n’ôte rien à l’intérêt de cette émission de Philippe Saada.

Intérêt double, d’ailleurs: historique, bien évidemment, mais également technique: la production a pu reproduire les interventions des témoins, des juges, des avocats – ainsi que du principal intéressé, Philippe Pétain – en ne disposant que d’images muettes et des procès-verbaux des séances.

Les voix ont été entièrement reconstituées en studio et calquées sur les quelques images filmées au début des séances par les opérateurs de l’époque. La performance est techniquement impressionnante et, de même que les images colorisées tendent à nous les rendre plus proches, entendre ces voix recrées de toute pièce ajoute un degré de réalisme à la réalisation.

Au niveau historique, ce n’est pas seulement une énième occasion de se plonger dans le passé trouble de la France de la première moitié du XXe siècle, de sa fort foireuse IIIe République et des deux Guerres mondiales. C’est en fait l’occasion de plonger au cœur d’une sorte de “péché originel” – ou, à tout le moins, d’une blessure dont les séquelles sont encore ressenties aujourd’hui.

En se remettant dans le contexte de juillet 1945, Juger Pétain montre que le procès en question occulte beaucoup de choses: la France est à peine sortie de guerre. Techniquement, elle se bat même toujours, en Indochine, contre les Japonais – les bombardements atomiques de Hiroshima et de Nagasaki ont lieu pendant le procès. De même, l’horreur de l’Holocauste n’est encore que peu ou mal comprise.

Au reste, si l’on en croit ce documentaire, le procès en question est passablement bâclé par un procureur qui a dépassé les septante ans. C’est un peu le festival des grabataires, entre un accusé presque centenaire, ses juges et ses témoins. Certains s’épanchent d’ailleurs longuement sur leurs propres vicissitudes, au lieu de témoigner à charge ou à décharge.

Au final, on ressort avec une impression très mitigée sur l’accusé et son rôle. J’ai l’impression que la thèse qu’essaye de faire passer le documentaire est que Pétain a cru à sa propre légende du “bouclier” face à De Gaulle en “glaive” de la France. On se prend à rêver sur une uchronie, à la “1940, la France continue”, où Pétain déciderait de gagner Alger en 1942, au moment où les Américains arrivent en Afrique du Nord.

À mon avis, le documentaire est presque plus intéressant par sa remise en contexte du procès que par le procès en lui-même. La présence à la barre des témoins de plusieurs Présidents de la République et Présidents du Conseil (des ministres) et leurs parcours apportent un éclairage fascinant sur cette période, ainsi que les quelques coups de projecteurs sur les journalistes de l’époque, Joseph Kessel et Albert Camus en tête.

Toute réserve mise à part, Juger Pétain est un documentaire que j’ai trouvé passionnant, éclairant sur les mentalités de l’époque et qui ne donne pas dans l’hagiographie révisionniste, ni dans le tabassage d’ambulance. Il nécessite un peu plus de trois heures d’attention, mais il les vaut.

Alias

Stéphane “Alias” Gallay, graphiste de profession, quinqua rôliste, amateur de rock progressif, geek autoproclamé et résident genevois, donc grande gueule. On vous aura prévenu.

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