Pour une plateforme d’archivage du jeu de rôle

Bon, je crois qu’on a suffisamment glosé cette dernière semaine sur les sites de “partage” de jeu de rôle, abandonware et autres warez plus ou moins assumés, si on essayait maintenant de mettre en place des solutions?

Avant toute chose, un petit mot sur mon point de vue personnel sur la question, pour ceux qui n’auraient pas envie de lire mes trouze mille billets et commentaires précédents: je pense que la survie et la sauvegarde du jeu de rôle passe par une plus grande diffusion et que, loin de représenter un danger pour les ventes, la disponibilité en téléchargement des jeux est plus probablement un bon moyen de les faire connaître et d’augmenter les ventes.

Ceci posé, il est temps d’invoquer les dieux tutélaires des stratèges de salon: Yaka, Yfokon et Yzonka. Accrochez-vous, ça risque d’être long.

Que mettre en ligne?

Dans l’absolu, tout. La vraie question, c’est plutôt “quand”. Je pense qu’il faut distinguer d’abord trois catégories de gammes de jeux de rôle, voire deux en serrant un peu:

  1. Les gammes en activité ou juste temporairement en sommeil;
  2. Les gammes terminées, pour lesquelles l’éditeur n’a pas l’intention de sortir des suppléments dans un avenir proche;
  3. Les gammes abandonnées, soit parce que leur auteur est passé à autre chose, soit parce que l’éditeur a disparu – encore que la différence entre cette dernière catégorie et la précédente reste discutable.

Pour la première catégorie, les gammes encore en activité, c’est sans doute le cas le plus clair: sauf avis exprès (mise sous licence Creative Commons ou assimilée), on ne copie pas; les boutiques sont là pour ça.

Ceci dit, je pense qu’il pourrait être malin de fournir – gratuitement ou pour une somme nominative – un fichier numérique de l’ouvrage en basse résolution, voire simplifié (texte seul, mise en page minimaliste). Ça peut aller de pair avec les “kits de démarrage” disponibles pour certains jeux – encore que, dans ce cas, il y a souvent un travail supplémentaire à fournir pour avoir une version raccourcie du jeu qui tienne la route.

Pour la deuxième catégorie, ce que j’appelle les gammes terminées, je verrais bien une stratégie qui, dès la “mort” de la gamme, permette une mise en ligne de PDF de bonne qualité (mise en page complète en résolution acceptable, genre 150 dpi), là encore gratuitement ou pour un prix raisonnable. Il pourrait même être intéressant de passer ces jeux en licence Creative Commons, pour permettre à d’autres de les reprendre, le cas échéant.

Le troisième cas, les gammes abandonnées, peut suivre le même chemin que la deuxième catégorie. La grande question est d’obtenir un accord formel de la part des ayant-droits (auteurs et/ou des éditeurs) et, accessoirement, d’obtenir une version numérique des ouvrages. Rares sont ceux qui étaient mis en page électroniquement avant 1990 et, dans ces cas, encore faut-il obtenir des formats de fichier compatibles. Je vous passe les détails techniques: de mon expérience professionnelle, c’est souvent douloureux.

Je vois la différence majeure entre “gamme terminée” et “gamme abandonnée”, dans l’activité autour du jeu: si les auteurs et/ou éditeurs sont encore un chouïa actifs, ou s’il y a une communauté importante qui la fait encore vivre. On peut aussi poser une question de temps: cinq ou dix ans après la sortie du dernier volume de la gamme, par exemple.

La Grande Bibliothèque Rôliste

Il existe déjà quelques solutions de vente en ligne pour des jeux de rôle francophones, en plus de ceux des éditeurs qui proposent eux-mêmes des fichiers. L’idée n’est pas de concurrencer ces plateformes, mais de créer un site qui propose des jeux et suppléments de gammes terminées ou abandonnées au téléchargement gratuit. En quelque sorte, une plateforme qui centraliserait la question de l’archivage.

Il existe déjà deux sites francophones – le GROG et la Scénariothèque – qui proposent, qui une base de donnée très complète sur les jeux et suppléments existant ou ayant existé, qui des suppléments et aides de jeux pour ces mêmes jeux. L’idéal serait d’avoir, sinon un projet commun de ces deux structures, du moins un projet qui pourrait reprendre une partie des données d’icelles pour fournir une offre complète: le jeu, sa fiche, ses suppléments officiels et officieux.

Le financement pourrait être assuré, d’une part par une contribution des éditeurs et, d’autre part, par un système de dons via PayPal ou Flattr; on peut même imaginer qu’une partie de ces dons soient reversés aux auteurs et/ou éditeurs, une fois les frais de fonctionnement du site couverts. Ce ne serait que justice, même s’il y a des chances que ce ne soit que quelques cacahuètes.

Quid des illustrateurs?

Dans le précédent article sur le sujet, j’ai eu un assez long échange au sujet d’un projet de réédition de INS/MV, tombé à l’eau à cause de l’opposition d’un illustrateur. Je n’ai pas retrouvé de trace d’un tel projet, mais de mon point de vue, c’est un non-problème: soit les termes du contrat autorisent explicitement la reproduction des œuvres en cas de réédition à l’identique de l’ouvrage, soit, en cas de refus de l’illustrateur, ses œuvres sont simplement retirées du fichier.

On peut aussi noter que, pour les illustrateurs, un tel outil d’archivage leur est également utile en gardant une trace numérique de leurs anciennes publications. Certes, cela signifie que d’autres peuvent techniquement s’accaparer leurs œuvres, mais c’est déjà le cas par d’autres méthodes, guère plus complexes.

Nouvelles éditions

Un autre commentaire lu, ailleurs sur d’autres conversations traitant du même sujet, c’est la peur pour un éditeur de lancer une nouvelle édition d’un jeu si l’ancienne édition est disponible gratuitement (et, surtout, si le nouvelle édition est piratée en deux jours, mais ce n’est pas tout à fait le même sujet).

De deux choses l’une: ou cette nouvelle édition est réellement nouvelle et, dans ce cas, la première édition, aussi largement copiée soit-elle, est obsolète, ou il s’agit d’une réimpression améliorée et est-ce vraiment une bonne idée? Personnellement, j’aurais tendance à préférer acheter une nouvelle édition qui m’apporte réellement quelque chose de neuf et pas seulement une retouche cosmétique; je peux me tromper, mais hormis quelques fanboys irréductibles – qui, de toute façon, achèteront tout – je crois ne pas être seul dans ce cas.

Et si on arrêtait d’avoir peur?

Je crois quand même que le fond du problème est que pas mal de monde balise sévère. Internet, c’est le grand méchant loup qui mange les petits éditeurs et souffle très fort sur leurs cabanes pour les faire tomber. Curieusement, peu de gens se disent qu’Internet, c’est peut-être plus un symptôme qu’un problème et, si ça se trouve, c’est aussi la solution à pas mal de ces problèmes.

Il ne faut pas se voiler la face: nous vivons une époque où il est de plus en plus facile de partager ce qui est numérique et numériser ce qui ne l’est pas. Dans le bureau où je travaille, il y a deux photocopies couleurs recto-verso, avec chargeur 50 feuilles; un coup de massicot et je numérise n’importe quel jeu en deux heures chrono – un peu plus si je veux faire les choses proprement. Et j’apprends aujourd’hui qu’il existe même un service aux USA qui le fait pour 1$ par 100 pages.

Du coup, il est illusoire de vouloir y échapper; autant ne plus rien produire. Mais je reste persuadé qu’il y a un avenir pour le jeu de rôle imprimé, ne serait-ce qu’en jouant sur le fétichisme du rôliste lambda, qui aime les beaux bouquins (et les jolis dés, et les figurines bien peintes, etc.).

Partant, utiliser Internet pour distribuer le plus largement possible des versions textuellement complètes, mais en production cheapos (et/ou optimisées pour une lecture à l’écran) me paraît beaucoup plus malin que d’essayer d’ignorer le problème ou d’employer la tapette à mouche légale sur les cuistres qui piratent.

Entre un bouquin mal scanné et à la légalité douteuse et un texte propre mis à disposition par les ayants-droits, je doute que les rôlistes hésitent longtemps.

(Image par eyemage sous licence CC-NC-SA)

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