Swiss Wars (Prix de l'Ailleurs 2019)

« Swiss Wars » – Le Prix de l’Ailleurs 2019

S’il y a deux notions qui semblent antinomiques en apparence, c’est bien la Suisse et la guerre. C’est peut-être pour cela que cette édition 2019 du Prix de l’Ailleurs a choisi un pareil thème, dont les nouvelles primées se retrouvent dans cette anthologie intitulée Swiss Wars.

Je dis « en apparence », parce qu’en tant qu’historien, j’ai une assez bonne idée ce ce qu’il en est. Une bonne partie de l’identité suisse moderne s’est formée sur les mythes de la neutralité armée, du réduit national et d’autres fables du même calibre.

Toujours est-il que c’est donc ce thème que visitent la dizaine de nouvelles de Swiss Wars. Avertissement copinage: je connais personnellement un certain nombre des auteurs, à commencer par les deux premiers prix.

Nicolas Alucq – que j’avais déjà chroniqué en ce blog pour son roman Les Commutants – signe la première histoire, L’Appel des sirènes. Si on a vécu un certain temps en Suisse, on a sans doute eu à « apprécier » les tests annuels de sirènes d’alarme. Je suis un enfant de la Guerre froide et j’ai toujours trouvé cet exercice hautement anxiogène. L’auteur part de cet événement pour une nouvelle entre le banal et le paranoïaque qui pousse le potard de l’angoisse sur onze. C’est très, très bien vu.

Le deuxième prix va à Stratégie d’investissement, de Thalie Ré, qui imagine une Suisse où l’État fédéral a été privatisé. Les unités d’élite de l’armée sont parrainées par des multinationales, qui les envoient prendre d’assaut des ressources – pour le bien du PIB du pays, bien sûr. Mais est-ce vraiment le cas? Sans trop de surprise, l’armée n’y a pas bonne presse, mais les mauvaises langues diront que c’est parce qu’il s’agit ici d’auteurs romands.

Troisième ex-aequo, Onde de choc, de Tu Wüst, une histoire de destins croisés sur fond de négoce alimentaire et d’intelligence artificielle, ne m’a pas vraiment convaincu. Ce n’est pas le cas de son co-lauréat, Loin des vains bruits de la plaine. Avec un titre en référence à l’hymne national, l’histoire chronique l’enfermement catastrophique du pays dans un régime dictatorial. À mi-chemin entre la « Mob » et son Réduit national et un Brexit ultradur, c’est une glaçante descente aux enfers nationalistes que nous offre Thomas Jammet.

Il est amusant de voir que certains des textes prennent des idées similaires, mais pour en faire quelque chose de très différent. Ainsi, Un semblant d’espoir ou bien, de Claire Boissard, prend le contre-pied humoristique du précédent, en imaginant une course-poursuite folle et blindée de clichés entre partisans de l’ouverture et un pouvoir en place isolationniste pour… déposer une initiative populaire au Palais fédéral. Plus suisse, y’a pas!

Je pourrais citer aussi, en beaucoup plus noir, Terre de sang, de François Maret, court drame post-apo dans un Valais retranché, dernier détenteur de « l’or bleu », l’eau des Alpes. Beaucoup des histoires prennent d’ailleurs comme thème un désastre écologique. Signe des temps.

De même, Un puit sans fond et Parasites prennent tous deux le chemin d’une communauté isolée, souterraine, lointaine descendante d’une Helvétie presque oubliée. On y trouve une caste de dirigeants, en apparence parfaits, et des sous-êtres, et deux sociétés à l’agonie.

La seule autre histoire qui ne m’a pas convaincu, c’est peut-être Le nerf de la guerre, de Valérie Kurz. Mais je suppose que c’est parce que j’ai trop lu de Cory Doctorow pour trouver crédible le concept de ces industriels piégés par des hackers.

J’ai trouvé intéressant – même si ce n’est pas très surprenant – que la plupart des histoires montrent d’ailleurs des sociétés qui se nécrosent à force de repli. Et où le salut vient souvent des fêlés – ceux dont on dit qu’ils laissent entrer la lumière.

Il est aussi amusant de voir que l’armée n’est que rarement décrite sous un jour positif dans ce Swiss Wars. C’est particulièrement délicieux quand on sait que le concours a été partiellement parrainé par Armasuisse, l’Office fédéral de l’armement.

C’est d’ailleurs un point qui m’a mis mal à l’aise, même s’il ne semble pas avoir réellement eu d’impact dans la sélection des textes. Parrainage oblige, le nom de cette organisation familière est mise en avant dans les textes en préface et en postface.

Après discussions avec les deux premiers lauréats, il s’avère que la seule « censure » a porté sur les noms de certains compagnies mentionnées dans le texte de Thalie, pour des raisons bêtement légales. N’empêche que, personnellement, je ne sais pas si j’aurais pu participer à un tel concours.

(Encore eut-il fallu que j’aie eu des idées!)

Cela dit, je ne peux que vous conseiller la lecture de cette anthologie, parue il y a quelques jours à peine chez Hélice Hélas. Avec 240 pages, elle ne vous tombera pas sur le pied non plus. Je mettrais peut-être juste un bémol: beaucoup des textes parleront sans doute bien plus à des Suisses. En même temps, c’est un peu le but de l’exercice, je suppose.

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