Sinfest

Sinfest

En fouillant dans mes archives, je m’aperçois que je ne vous ai jamais parlé de cet excellent webcomic qu’est Sinfest. J’ai dû le mentionner sur mon ancien site, Alias dedans, mais c’est vieux de chez vieux et ça mérite une vraie chronique.

À l’origine, Sinfest, créé et dessiné par l’artiste américain Tatsuya Ishida, tournait autour de deux ou trois personnages principaux: Slick wannabe-séducteur et loser à plein temps, Monique, poétesse féministe, et Squigley, le pote de Slick, qui s’avère être un porcelet hédoniste. Il y avait des jeux visuels sur des kanjis, des fausses histoires de ninjas (« I will kill you so hard your ancestors will die! ») et des lectures publiques de pr0n.

Au fil des années – le webcomic a débuté en janvier 2000 – sont apparus d’autres personnages comme le Diable et ses assistantes, Dieu (sous la forme d’une main sortant des nuages, parfois avec une marionnette) et Jésus, Bouddha et un dragon, ou la Mort. Plus récemment, on a eu droit à l’arrivée de sorcières; dit comme ça, ça fait un peu gloubiboulga, mais dès qu’un élément narratif nouveau de ce genre apparaît, on a très rapidement le contexte qui débarque pour raccrocher les wagons.

Le style a beaucoup évolué mais, surtout, le contexte a commencé à s’étoffer et, avec lui, les histoires. On est passé d’une série de sketchs un peu con-délire, avec références pop-culture asiatique, à un univers surréaliste où coexistent simples mortels et plusieurs concepts personnifiés, avec des univers parallèles et des robots sexuels. Quelque part entre American Gods (je vous reparlerai de la série un de ces quatre) et Little Brother, de Cory Doctorow, mais en plus rigolo.

Ainsi, hormis le Diable, on trouve au centre de plusieurs histoires, l’Oncle Sam et Lady Liberty, qui vivent d’abord en couple et qui se séparent. Vers 2011-2012, Sinfest est devenu un strip plus politique, attaquant frontalement des concepts comme le capitalisme, la domination patriarcale et le racisme ambiant. On y voit notamment un groupe de personnages féminins, The Sisterhood, qui perçoit le sexisme ambiant sous forme de messages en surimpression, un peu comme Neo perçoit la Matrice.

Mais n’allez pas croire que c’est un webcomic purement militant: même si on ne croche pas au message un peu radical de certaines histoires, ça reste très lisible, avec des arcs narratifs relativement brefs – une cinquantaine de strips au grand maximum, souvent parsemés de saynètes. Et puis c’est un des thèmes centraux de Sinfest, c’est que même les pires ordures – même le Diable – ont un côté humain.

Je doute que les masculinistes, homophobes et autres adeptes de l’ultralibéralisme en roue libre soient des grands fans de ce genre d’humour, mais le tout est traité principalement sur le mode comique, même si certains arcs portent une charge dramatique non négligeable. Toute la confrontation entre Lady Liberty et Sam, vers novembre 2016 – la date n’est pas un hasard – est énorme (attention: spoiler, mais magnifique).

Si j’ai longtemps suivi Sinfest, je l’ai un peu perdu de vue ces dernières années – la faute à un gros hiatus du site combiné à la disparition d’un flux RSS officiel – et c’est au hasard d’une publication par un de mes contacts sur Facebook que je suis retombé dessus. J’ai avalé mes trois ans de retard en une petite après-midi et je peux vous dire que le sieur Ishida n’a pas vraiment perdu la main depuis.

Narrativement, c’est juste brillant. S’il n’y a pas vraiment d’arc narratif global, les différentes histoires se croisent dans un contexte très maîtrisé. La charge satirique est forte, mais elle n’oublie jamais d’être drôle et les personnages ont évolué pour devenir remarquablement vivants. Même si Slick se plaint à un moment – à juste raison – de ne plus être qu’un figurant dans son propre film. Rassurez-vous, il aura droit à des beaux moments d’exposition, notamment dans sa lutte avec son « côté obscur », Sleaze.

Il y a des traits de génie comique, comme le Heartbreak Hotel, dont le room service ne propose que de la crème glacée, et seulement par baquet. Ou Seymour, le fanatique religieux qui rêve de Jésus version bishi. Ou la sorcière qui tabasse Dieu avec sa propre marionnette.

Pour ce qui est du dessin, c’est globalement très bon également. Le style de Tatsuya Ishida s’est encore amélioré avec le temps et ses planches couleur du dimanche sont juste splendides. Après, si je devais faire une critique, c’est que son style très épuré fait que les personnages féminins ont tendance à un peu tous se ressembler; après, je ne serais pas étonné que ce soit voulu, notamment pour les fembots.

Bref, Sinfest, j’étais déjà fan avant et je suis retombé amoureux de ce webcomic en lisant la suite. C’est un de ces médias qui arrive à avoir le doigt sur le pouls de ce début de XXIe siècle à un point tel qu’il pourrait – pardon, qu’il devrait – être enseigné dans les écoles dans cinquante ans, quand on se demandera ce qui a bien pu merder à notre époque.

Et au-delà de l’aspect politique, c’est également une inspiration en béton pour des jeux contemporains-fantastiques. Ça pourrait donner un contexte fabuleux pour des jeux comme Unknown Armies, voire carrément pour du Nobilis un peu low-key.

Lisez Sinfest. Ça va probablement vous bouffer toute la semaine, mais de toute façon, il fait trop chaud pour bosser.

Alias

Stéphane “Alias” Gallay, graphiste de profession, quinqua rôliste, amateur de rock progressif, geek autoproclamé et résident genevois, donc grande gueule. On vous aura prévenu.

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2 réponses

  1. kvonmurphy dit :

    Oh, ça existe encore !

    Même topo pour moi, faut que je réaccroche.

    Merci de me pourrir ma semaine de ce qui aurait été du boulot, parce que moi même s’il fait chaud, je peux bosser en short/t-shirt/pieds nus… Quoique je vais sans doute me rabattre sur les livres.

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