Godwin revient et il n’est pas content

Ronald McDonald disguised as Hitler

Il y a quelques semaines, j’avais écrit un article sur le danger à parler de nazis pour tout et n’importe quoi. Depuis, il y a eu Charlottesville. Je pense qu’on peut être d’accord sur le fait que des zozos qui se baladent avec des brassards à croix gammée, qui hurlent des slogans antisémites et qui font des saluts le bras tendu entrent sans conteste dans la catégorie « nazis ». Et, d’ailleurs, Mike Godwin, l’inventeur du point du même métal, est de cet avis:

En français dans le texte (sur son même compte Twitter): « Vous êtes libre de comparer ces têtes de merde aux nazis. Encore et encore. Je suis d’accord. »

Ce message, partagé sur Mastodon, a réveillé certaines des discussions qui avaient provoqué mon billet d’alors. Ce n’était pas vraiment le but, mais je serais faussement naïf si je n’avouais pas que je m’y attendais un peu.

Le fait est que mon contradicteur dans ces échanges a soulevé un point important: un certain nombre des mouvements qui ont entraîné une dégradation certaine de l’ambiance sur les réseaux sociaux ces dernières années, avec harcèlement et attaques en règle contre tout ce qui ne ressemble pas à un « mec blanc cishet », est lié à des personnalités d’extrême-droite, voire carrément néo-nazies.

Sur Facebook, un de mes contacts a dit que, parmi les auteurs de ces agressions, il y a beaucoup de « losers qui se la pètent ». C’est probablement vrai, mais la question est, à partir de quel point un loser qui se la pète en s’associant avec des nazis ne devient pas un nazi lui-même?

C’est une vraie question. J’entends par là que ce n’est pas – seulement – une figure de rhétorique, mais aussi une question à laquelle je n’ai pas de réponse. Je doute qu’il existe d’ailleurs une seule réponse, mais la raison pour laquelle je la pose, c’est que j’ai l’intime conviction qu’il est aujourd’hui important d’y réfléchir.

Personnellement, j’aurais tendance à mettre le curseur bien plus vers « nazi » que vers « loser »; c’est un peu le même principe que ce que j’exposais dans le « problème de connards« : je pars du principe que les gens qui se laissent aller à des comportements de connards sont bien plus nombreux que les vrais connards pur sucre.

Maintenant, je comprends très bien que les gens qui militent dans des associations LGBT+ féministes, pour les droits humains ou simplement qui ont le malheur de faire partie d’une minorité cible d’une bande de gros lourds, limite dangereux, se sentent un peu plus dans l’urgence.

J’ai tout à fait conscience d’être un militant en carton, qui fait de l’activisme depuis son canapé avec son portable à trois smics. J’habite un pays riche, j’ai une situation stable, la plus grande précarité que j’ai connue, c’est trois mois de chômage. Je suis très proche de l’archétype du mec blanc cishet sus-mentionné, ce qui veut dire que même quand je reposte des sujets ultraféministes, les mascus m’ignorent. Ou alors, c’est que tout le monde m’ignore; c’est possible aussi.

Alors oui, je viens peut-être dire à des personnes qui se prennent quotidiennement des tombereaux de merde dans la tronche « faut pas traiter les nazis de nazis ». Peut-être. En fait, ce que je viens dire, c’est qu’il y a un danger à appliquer sans distinction une étiquette de ce genre.

On en arrive à des situations où une association comme l’American Civil Liberty Union est accusée de soutenir les suprémacistes blancs (article en anglais). Ce qui n’est pas sans rappeler les dérives ultra-sécuritaires, en France et ailleurs, autour de la notion de « terrorisme ».

On a déjà entendu la rhétorique « expliquer c’est excuser ». Le fond du problème, c’est qu’on en arrive à une logique binaire du « nous » contre « eux », où tous ceux qui ne sont pas contre « eux » sont obligatoirement contre « nous ».

Si ça, ça ne vous inquiète pas, je ne peux plus rien pour vous – mais rassurez-vous, je serai sans doute mort avant vous.

(Image: « Ronald McDonald disguised as Hitler » via Wikimedia Commons, sous licence Creative Commons, partage dans les mêmes conditions)

Alias

Stéphane “Alias” Gallay, graphiste de profession, quinqua rôliste, amateur de rock progressif, geek autoproclamé et résident genevois, donc grande gueule. On vous aura prévenu.

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4 réponses

  1. Jeanne dit :

    Ça a l’air de n’avoir aucun rapport, mais dans ma tête, si — récemment, après la lecture de chroniques qui condamnaient des livres pour un ou deux détails non politiquement corrects, je me suis posé la question de la pertinence de faire une croix totale sur toute personne qui démontrerait un comportement ou une idée problématique… Et quand je dis « la question », comme toi, je ne prétends pas avoir trouvé la réponse. D’un côté, je comprends cette attitude de « tolérance zéro »; il faut que les gens assument les conséquences de leurs actes, et je n’ai pas de scrupule à les attaquer sur cette base. Mais de l’autre, qui parmi nous peut réellement se targuer d’être au-dessus de tout reproche à tous égard? Cette attitude encourage selon moi le tabou et le silence, qui ne sont jamais préférables à l’éducation et au débat ouvert… J’aimerais mieux que tout le monde se sente à l’aise de dire ce qu’illes pensent vraiment, et qu’on en discute d’une façon qui puisse nous amener à changer d’avis. Je suis tiraillée entre mon penchant belliqueux (j’ai une forte propension au conflit, je suis très soupe au lait) et mon penchant pacifiste.

    En vrai, au départ, c’était une réflexion qui concernait la littérature et particulièrement la romance, d’où le pas de rapport (est-ce qu’un héros de romance peut être un propriétaire d’esclaves? un hitman? un milliardaire? un policier? moi, je vois un problème dans tous ces cas de figure; la différence, c’est qu’il y a un gros tabou autour du racisme et de l’esclavage, alors que ce n’est pas le cas du capitalisme ou de l’État, par exemple). J’avais lu il y a des années un article qui s’interrogeait sur la possibilité qu’un héros de romance souffre de « préjugés » (par ex racisme, sexisme, antisémitisme). L’auteure trouvait ça trop moche et problématique pour devenir romantique (étant entendu que le héros devait changer d’idée au cours du livre!), mais cette vision idéaliste des choses ne nous dédouane-t-elle pas un peu trop facilement? Est-ce que nous ne sommes pas tou-te-s un peu racistes, sexistes, etc. par le simple fait de vivre dans une société qui l’est? Alors, where do we draw the line? Nous, on est corrects, on est les gentils; elleux, illes sont pas corrects, c’est pas la même chose…?

    Sinon, on topic, je n’aime pas trop le point Godwin. Je veux dire, c’est une chouette trouvaille, plutôt bien vue; comme tout le monde, j’ai fait « ah oui… » quand j’ai appris ce que c’était. Mais il me semble qu’à l’opposé total de son intention d’origine, c’est souvent un non-argument utilisé par des gens qui veulent jouer au plus fin, plutôt que de faire face à des propos qui, s’ils sont parfois maladroitement exprimés, ne sont pas forcément dénués de valeur pour autant. Moi, j’aime bien parler des Nazis; pas pour traiter les gens de Nazis, mais parce que c’est une référence universelle qui peut permettre d’éclairer commodément un argument ou une thèse. Souvent, c’est une exagération par rapport au cas dont on parle, mais l’exagération a une utilité rhétorique, un peu comme une loupe nous permet de mieux voir quelque chose de petit (ça n’en fait pas quelque chose de gros pour autant — les Nazis, c’est comme l’image que nous renvoie la loupe). Bref, je me casse pour rendre mon propos accessible, et en face, t’as un troll qui te sort : « Bouuuh! Point Godwin! Ha ha ha! T’as perdu! T’as dit le mot interdit qui annule automatiquement toute la crédibilité de tout ce que tu as dit jusqu’ici! » Du moins, c’est l’impression que ça me fait.

    Enfin, je pense aussi que certaines personnes assez cultivées ont parfois tendance à croire trop vite que les interlocuteurs/-trices ne savent pas (aussi bien qu’elles, en tout cas) ce que signifient certains termes passés dans le langage courant, comme « Nazi ». Une fois, Neil Jomunsi m’a reprise sur Twitter parce que j’ai accusé Anne Rice d’avoir un comportement « réactionnaire », comme si c’était une simple insulte bidon que je balançais sans en connaître le sens réel… Mais non, merci de vous inquiéter de ma culture, j’ai utilisé ce terme — et pas un autre! — en toute connaissance de cause.
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    • Alias dit :

      En fait, le Point Godwin lui-même est une illustration du problème: c’est un outil qui a son utilité, mais qui a été galvaudé en grande partie parce que le mot « nazi » est précisément un terme qui déclenche des passions. On est passé d’un indicateur qu’un débat est en train d’aller dans le mur à un terme qui clôt toute discussion.

  2. Renkineko dit :

    C’est en expliquant qu’on combat. Depuis que j’ai compris le fonctionnement du fascisme (grâce à l’excellent hacking-social et son dossier : https://www.hacking-social.com/2017/01/16/f1-espece-de-facho-etudes-sur-la-personnalite-autoritaire/ ), je sais à peu près maintenant que la pire façon de combattre le fascisme et les néo-nazis c’est en choc frontal ou en les muselant, car ils sont dans une mouvance qui s’agrandit au fur et à mesure qu’on les combat.

    En règle général, le nazi est plus ou moins une cause perdue, la seule façon de l’empêcher de faire des ravages, c’est en combattant sa propagande potentielle (et ça ça passe par l’éducation, l’écoute, et la lutte contre les stéréotypes entre autres). Bref, bon article (et bon blog en règle générale ^^)

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