« The Utopia of Rules », de David Graeber

Parmi toutes les disparitions de ces derniers mois ou années, celle de David Graeber est une de celles qui m’a le plus touchées. L’anthropologue américain avait réussi à pointer du doigt certaines des dysfonctions majeures de nos sociétés dans des ouvrages comme Debt, Bullshit Jobs ou le présent The Utopia of Rules.

Sous-titré « On Technology, Stupidity and the Secret Joys of Bureaucracy », The Utopia of Rules est en fait une collection de trois essais, plus une assez longue introduction et un article-bonus, autour du thème de la bureaucratie. Mais pas que.

Dans l’introduction, Graeber souligne l’un des paradoxes majeurs de la bureaucratisation à outrance de nos sociétés: l’impératif d’efficacité. Quiconque a déjà travaillé dans une grande entreprise (ou, plus simplement, prêté attention à l’administration publique) sait à quel point c’est une vaste blague.

Il pointe également vers le fait que la bureaucratisation avancée de la société a pour conséquence une présence policière accrue, y compris dans des secteurs d’activités où elle était absente depuis toujours.

Mais c’est vraiment avec le premier essai, « Dead Zones of Imagination », qu’il commence pointer vers un aspect très intéressant: le contrôle de l’imagination et de la créativité. En fixant des limites et des normes, la bureaucratie jugule la créativité. Et, partant, elle rend les gens plus stupides.

Il touche également, au passage, sur les questions de domination et de genre. Les groupes dominés – notamment les femmes – apprennent vite à lire des signes subtils et paraissent avoir une intuition quasi-magique quant aux désirs de leurs maîtres. C’est de l’instinct de survie.

Mais aussi, ça rend ces groupes mystérieux pour les dominés, qui prétendent ne pas les comprendre – parce qu’eux n’en ont en fait pas besoin.

La deuxième partie « Of Flying Cars and the Declining Share of Profit », commence par le vieux mème: « mec, c’est le futur, alors où sont les voitures volantes? » Plus généralement, l’idée que notre présent n’est pas vraiment conforme à l’idée qu’on se faisait des années 2020 dans la science-fiction de 1950.

Bien évidemment, une partie de la réponse est à chercher dans la phrase que j’attribue souvent à Cory Doctorow: la science-fiction est une littérature du présent, pas de l’avenir. Mais la thèse de Graeber est que les investissements ont basculé, autour des années 1970, vers des technologies visant à un contrôle du présent.

En même temps, en tant que cycliste, je trouve que c’est plutôt une bonne chose qu’on n’ait pas de voitures volantes, vu comment les automobilistes mettent déjà le zbeul en deux dimensions.

Le troisième essai donne son titre à l’ouvrage. Il est aussi sous-titré, non sans malice, « Why We Really Love Bureaucracy After All ». David Graeber y présente les avantages d’un système bureaucratique. Des avantages souvent très théoriques, mais passons. Principalement, le fait de fait de vivre dans un système aveugle, neutre et hiérarchisé nous donne un sens de prévisibilité.

À la fin de cet essai, il y mentionne quelque chose d’assez étonnant et qui va intéresser les amateurs d’imaginaire: la littérature fantastique et le jeu de rôle. D’après lui, la fantasy est une littérature antibureaucratique par exemple: les héros n’ont besoin de forcer personne et seuls les méchants utilisent un système bureaucratique, à des seules fins d’oppression.

Il montre au passage le paradoxe des jeux de rôle comme Dungeons & Dragons, qui présentent des univers de fantasy, donc antibureaucratiques… pour les enrober dans des systèmes de règles complexes. Bon, au passage, il confond Elfquest et Everquest, mais c’est pas grave.

Enfin, l’annexe reste dans la culture geek « On Batman and the Problem of Constituent Power ». À la base, il y a une critique du film The Dark Knight Rises, vu de l’angle de personnes au cœur du mouvement Occupy Wall Street. Au vu du film, on peut comprendre qu’ils étaient moyennement enthousiastes.

De là, Graeber étudie le genre super-héroïque pour en tirer quelques éléments – notamment le fait que le super-héros est, par nature, réactionnaire: il réagit à une menace et cherche à préserver le statu quo.

Mais il revient aussi sur la question initiale de l’imagination et de la création: dans les histoires de super-héros, elle est presque toujours du côté du méchant. Du coup, ce sont des histoires qui disent à leur public « l’imagination, ça peut paraître cool et fun, mais en fait c’est mal ».

Malgré la taille de cette chronique, je dois vous prévenir: je résume abominablement The Utopia of Rules. Ce n’est pas un gros bouquin – 220 pages, sans les notes – mais il est incroyablement dense.

Je ne suis pas sûr d’avoir tout compris. Scratch that: je suis certain de ne pas avoir tout compris.

Mais The Utopia of Rules est encore un de ces livres importants, qui à mon avis place David Graeber parmi les grands penseurs du début du XXIe siècle. Qui plus est, malgré la densité du propos, il est écrit de manière plutôt alerte et agréable.

Je l’ai lu en anglais, mais il a été traduit en français.

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6 réflexions au sujet de “« The Utopia of Rules », de David Graeber”

  1. Concernant l’idée que le super-héros est forcément réac, je proteste de vive voix : déjà il y a “Imbattable” (bon, c’est pas du comic) qui se montre mine de rien très progressiste (surtout dans le dernier tome), mais surtout il y a “Luminary” qui est vraiment mon coup de cœur du moment dans le genre.

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    • Attention, Graeber ne dit pas qu’il est forcément réac, mais réac par nature – et, dans le cas présent, pas “réac”, mais “réactionnaire”, comme dans “qui réagit aux événements”. Ça n’empêche pas un certain progressisme social.

      Et oui, il y a quelques contre-exemples, mais même là (je pense à “The Authority”), c’est très limité.

      Et, au passage, “Imbattable” est en fait un très bon exemple, puisqu’il est toujours là pour rétablir un statu quo.

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  2. De mon point de vue, un élément important qu’il manque dans ton résumé est pourquoi la bureaucratie est apparue et pourquoi il y en a toujours plus. La bureaucratie vise à éliminer l’arbitraire. Dans une autocratie, les privilèges sont accordés à la tête du client. La bureaucratie veut être égalitaire. Mais comme il y a toujours des exceptions, et donc des gens frustrés, la bureaucratie affine ses règles pour que ces cas ne surviennent plus, jusqu’au prochain cas particulier. Ce faisant, elle devient de plus en plus complexe. Selon Graeber, il n’y a pas d’échappatoire à ce schéma.

    Quant à l’histoire de l’efficacité, Graeber souligne que, dans les années 50-60 (si je me souviens bien), le New Management s’est inspiré de l’administration publique comme modèle d’efficacité, car le privé était géré jusque-là d’une manière totalement amateure. Après, Frankenstein, créature incontrôlable, tout ça, tout ça…

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