“À nos amis”

"À nos amis"

Il y a pas loin de dix ans, je chroniquais dans ces pages un ouvrage que je qualifiais d’OVNI: L’Insurrection qui vient. Aujourd’hui, je m’attaque à sa “suite”, À nos amis, toujours signée par ce mystérieux “Comité invisible”.

Plus que de “suite”, il faudrait peut-être parler de “mise à jour” pour cet ouvrage, paru en 2014 – soit sept ans après son prédécesseur. En effet, dans ce laps de temps, pas mal de choses ont changé et de nouvelles formes de luttes ont vu le jour: la crise des sub-primes, le mouvement Occupy et ses dérivés, le Printemps arabe, la mise sous tutelle de la Grèce, la lutte contre la LGV Paris-Turin, etc.

Pour nombre de ces mouvements, L’Insurrection qui vient a été un ouvrage de référence et je suppose que les auteurs ont pu voir, d’une part ce qui était compris et ce qui l’était moins et, d’autre part, constater les évolutions et adapter leurs thèses en conséquence.

Ne nous y trompons pas: à la base, À nos amis est un texte fortement militant, quelque part entre le discours théorique sur la société et la révolte, le pamphlet anticapitaliste et le manuel pratique pour révolutionnaires. Mais, comme L’Insurrection qui vient, il a un autre aspect, plus en phase avec mes intérêts.

Parce que si, à la base, je me suis intéressé à ces ouvrages, c’est certes parce que mon côté “sale gauchiste” (de salon) me pousse à jeter un œil sur les théories alter-whatever. Mais aussi parce qu’en tant qu’auteur de science-fiction, j’y trouve des analyses et des visions d’avenir fascinantes.

Là où L’Insurrection qui vient m’avait surpris par sa langue enlevée, voire épique, j’ai trouvé À nos amis moins nerveux, plus réfléchi. D’une part, il est plus long et, d’autre part, je soupçonne que ses auteurs ont eux aussi vieilli – ou, à tout le moins, mûri. Il n’est pas forcément moins radical pour autant, notamment dans ses théories sur notre société qui, dans l’absolu, tapent plutôt juste.

Par exemple, présenter le fait que nos sociétés sont plus implantées dans des infrastructures que dans des institutions est plutôt audacieux. L’ouvrage pointe également du doigt l’impressionnante résilience de ces sociétés, qui sont capables d’absorber jusqu’à leurs adversaires.

J’ai aussi été impressionné par l’analyse d’une crise qui n’en finirait pas parce qu’elle est devenue un outil de gouvernement. Ce qui tord le cou à l’idée d’une apocalypse finale qui conduirait à des lendemains qui chantent. La crise ne finira pas parce que ça n’arrange pas les pouvoirs en place.

Ainsi, l’ouvrage pose la vision d’un monde futur qui serait divisé en trois parties: un hypercentre riche et métropolitain, des périphéries précarisées et une sorte de désert social où surnageraient quelques communautés à la marge, que les puissants utiliseraient comme repoussoir (ou comme défouloir). Un vrai contexte dystopique!

En fait, un des arguments importants de À nos amis, c’est de théoriser une opposition à ces sociétés qui ne soit pas, ultimement, une façon de les continuer d’une manière différente et de ne pas essayer de contrer une organisation par la mise en place d’une autre. Là encore, l’expérience des divers mouvements entre 2008 et 2013 (en gros) montre que le potentiel de récupération politique est très fort.

Le principe d’avoir une action qui ne soit pas seulement dans les créneaux habituels de l’anarchie archétypique (occupation, manifestation, affrontements), mais qui investisse également tous les pans de la vie quotidienne est également fascinante. Un côté show, don’t tell que l’on retrouve un peu partout et que je vois rejoindre l’éthique hacker, par certains côtés.

Néanmoins, je reste très dubitatif quant au côté révolutionnaire et violent qui sous-tend l’ouvrage. Certes, le Comité invisible a des arguments à peu près valables pour le justifier, mais personnellement, ça ne passe pas. Ça fait un petit moment que je ne crois plus au Grand Soir – et je suppose que les auteurs non plus – que je vois les révolutions comme étant le plus souvent des bains de sang inefficaces et les révolutionnaires comme, au mieux, des naïfs et, au pire, des suicidaires.

Je suis aussi un peu agacé par les grilles de lecture à sens unique que présentent cet ouvrage. Ça me fait un petit peu penser au dicton “quand ton seul outil est un marteau, tous les problèmes finissent par ressembler à des clous”. Dans le cas présent, il y a une tendance au “tous pourris sauf nous” qui me paraît dangereux. Le problème avec les radicaux, c’est qu’ils sont souvent imperméables à la nuance.

Mais, comme mentionné, si À nos amis est un ouvrage intéressant pour ses points de vue politiques et théoriques, c’est également une référence très inspirante pour un auteur, surtout si on donne dans l’anticipation / post-apo plus ou moins dystopiques.

Il y a là une mine d’idées à récupérer, que ce soit pour imaginer un monde globalisé oppressant – encore que, dans ce cas, il n’y ait hélas pas besoin de beaucoup d’imagination, à vrai dire – ou pour développer un mouvement alternatif crédible avec des bases théoriques crédibles (ou, à tout le moins, intéressantes). J’ai testé, pour voir: en ouvrant des pages au hasard, on arrive une fois sur deux sur des idées ébouriffantes.

En lisant À nos amis, j’ai pas mal pensé à Walkaway, de Cory Doctorow – même si ce dernier m’a affirmé ne pas l’avoir lu. Personnellement, je pense que je vais repiquer quelques idées et concepts – peut-être même pour Progressions, si j’arrive à me relancer dans l’écriture.

Je ne le conseillerais pas à tout le monde, mais c’est assez typiquement l’exemple du bouquin foireux en apparence, mais qui peut réserver des surprises intéressantes si on sait regarder au-delà de la rhétorique anarcho-révolutionnaire.


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Alias

Stéphane “Alias” Gallay, graphiste de profession, quinqua rôliste, amateur de rock progressif, geek autoproclamé et résident genevois, donc grande gueule. On vous aura prévenu.

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